Monsieur Pierre Izard, président du Conseil Général de Haute Garonne

Lettre à Madame Christine Albanel, Ministre de la Culture et de la Communication

Madame la Ministre,

Je tiens à vous apporter le regard d’une collectivité locale sur l’utilité du prix unique du livre, aujourd’hui remis en cause par un amendement parlementaire.

Le prix unique est un dispositif précieux, qui a fait ses preuves. Aujourd’hui la Haute-Garonne compte 115 librairies. Après une période où la tendance était à leur diminution, la situation s’est stabilisée. On voit ouvrir de nouvelles librairies, et certains projets indépendants ressortent par leur dynamisme.
Sans le prix unique, nous aurions certainement assisté à un phénomène de concentration irréversible.

C’eut été bien dommageable. Le réseau de nos librairies est très investi dans la vie culturelle locale, à travers sa participation aux manifestations, la venue d’auteurs, l’organisation de conférences et débats, la mise en place d’initiatives diverses, comme les spectacles pour enfants.

Par ailleurs, la diversité de nos librairies, c’est la possibilité ouverte à des politiques éditoriales différentes, à des choix de présentation des ouvrages ; et donc la chance donnée à de nouveaux auteurs, à des publications qui ne bénéficient pas de campagnes de lancement ou d’accès aux médias. La rencontre directe avec le libraire joue aussi à cet égard un rôle irremplaçable. On peut constater, par exemple, que nombre d’auteurs haut-garonnais de grand talent, parviennent aujourd’hui à toucher un public, parce qu’ils ont été soutenus par des libraires.

La déréglementation des prix aurait inévitablement pour conséquence d’appauvrir ce tissu, et de concentrer la distribution dans les grands réseaux capables de baisser les prix et sur Internet. C’est aussi le caractère de nos centres villes, leur vocation culturelle qu’élus locaux nous essayons de conforter, qui serait mise en question.

Le rapport Attali a systématiquement revisité toutes les réglementations qui d’après ses membres s’opposeraient à la croissance et à la création d’emplois. Ce n’est nullement un hasard s’il ne cite pas, parmi elles, le prix unique du livre.

Car sa suppression ne stimulerait nullement l’emploi culturel, bien au contraire. L’argument économique selon lequel solder les livres très tôt permettrait d’économiser du papier est non seulement fallacieux (puisque le papier est recyclé), mais aussi ridicule au regard de la dimension culturelle de ce débat.

Considérer en outre que c’est le prix qui s’oppose à la lecture est une idée bien sommaire. Il est aujourd’hui possible de lire à des tarifs maîtrisés (livres de poche noamment) ou gratuitement dans les bibliothèques.

Les acteurs du livre savent que bien d’autres obstacles existent pour élargir la pratique de la lecture. Ils ne peuvent se résumer à une approche purement financière. Rien ne garantit par ailleurs qu’une situation de monopole dans la librairie ou sur Internet conduise à une baisse réelle des prix.

Au coeur de nos territoires, nous avons besoin de librairies, nous avons besoin de porter le livre à la rencontre du public. C’est pourquoi, je suis inquiet lorsque je vois des parlementaires manifestement très attentifs aux arguments d’entreprises influentes, sans prêter l’attention méritée aux enjeux culturels de grande ampleur engagés par ce débat.

J’ai pris note de votre attachement revendiqué au prix unique du livre, mais aussi de votre référence à une nécessaire modernisation. J’en conclus que, malgré votre appréciation personnelle, le champ reste ouvert à une possible déréglementation dans ce secteur.

Rien ne plaide pourtant en ce sens, si ce ne sont les motifs d’acteurs particuliers d’un marché, certes respectables, mais qui ne peuvent prétendre à incarner l’intérêt général.

Je vous prie de croire, Madame la Ministre, à l’assurance de mes sentiments distingués.

Pierre Izard.

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